Le Refuge des Milliardaires s’ouvre sur une idée à fort potentiel qui, malheureusement, s’érode à mesure que l’intrigue s’étire. Cette série espagnole signée Álex Pina, le créateur adulé derrière Money Heist et Sky Rojo, démarre sur une note prometteuse : une communauté ultra-riche confinée dans un bunker sous de fausses apparences, face à un monde menacé par une catastrophe nucléaire imminente. Pourtant, cette prémisse puissante, qui aurait pu nourrir une réflexion acérée sur les inégalités et la manipulation sociale, s’essouffle vite. La tension dramatique s’atténue, prisonnière d’un scénario qui, après une révélation choc dès le premier épisode, délaisse sa dimension originale au profit d’un thriller plus classique, parfois pesant et répétitif.
Dans le sillage de la littérature contemporaine et des romans français porteurs de critiques sociales, la série s’essaie à un exercice périlleux : mêler l’exploration psychologique des protagonistes à une intrigue à suspense. Ce mélange, pourtant approprié pour les lectrices et lecteurs friands de fictions psychologiques et de lectures du moment, peine à se renouveler au fil des huit épisodes. La promesse d’un club de lecture autour de nouveautés livres captivantes s’apparente ici à un pari raté, où les enjeux mimétiques d’un essai sur la société s’effacent au profit d’une mécanique narrative usée par les clichés des drames modernes. Si l’ambition est palpable, le résultat incite à s’interroger sur la capacité des scénaristes à maintenir la cohérence d’une œuvre en prolongeant son développement.
Une prémisse captivante mal exploitée dans la série Le Refuge des Milliardaires
La force initiale de Le Refuge des Milliardaires repose sur l’idée d’enfermer une micro-société d’élites économiques dans un espace exigu, exacerbant les conflits sociaux et interpersonnels. Ce huis clos contemporain s’appuie sur la tension entre des familles en apparence dissemblables mais liées par un passé lourd : Rafa, dont le fils Max vient de sortir de prison après un accident dramatique, et Guillermo, père de la fiancée décédée, avec sa sœur Asia, tous réunis sous le toit oppressant d’un bunker high-tech. La figure autoritaire de Minerva, chef de la compagnie Kimera, orchestre ce confinement avec une froideur presque mécanique, incarnant l’oppression corporatiste et le contrôle social.
Dans le contexte actuel, où les thèmes des inégalités et des dynamiques de pouvoir occupent une place centrale dans les débats sociaux et littéraires, la série amorce intelligemment une réflexion sur les privilèges et la fragilité des relations humaines exacerbées par la peur et la claustrophobie. Le camp de réfugiés choisi pour illustrer l’absurdité d’un monde proche de l’effondrement n’est pas seulement décoratif : il est le miroir déformant des fractures qui agitent nos sociétés contemporaines.
Toutefois, la série s’écarte rapidement de cet axe pour se transformer en thriller exploité à outrance, limitant l’évolution psychologique des personnages au profit d’une succession d’événements prévisibles. Dans l’univers des drames modernes et des livres à suspense, cette orientation apparaît comme un manque d’audace. Alors que les récits explorant des fictions psychologiques nourrissent les lectures du moment, Le Refuge des Milliardaires s’alourdit d’un scénario trop planifié, où la monotonie s’installe et où la richesse du matériau se perd dans des redites scénaristiques.

Les personnages : entre stéréotypes et performances qui peinent à convaincre
Malgré la prestation irréprochable des comédiens – parmi lesquels Carlos Santos et Joaquín Furriel – les personnages peinent à dépasser leurs archétypes. Rafa, Max et Guillermo incarnent des figures attendues, leurs conflits familiaux classiques et leurs ressentiments affichés s’alignant sur des clichés largement exploités dans les drames modernes. Leurs interactions, censées refléter la complexité des relations humaines sous pression, sombrent souvent dans la routine, rendant difficile l’empathie pour ces protagonistes bien trop familiers du public.
Au cœur du récit, les tensions sociales et familiales auraient pu être un terreau fertile pour des développements profonds. Mais la focalisation sur des intrigues secondaires stéréotypées alourdit la narration. La figure de Minerva, symbole de la gestion corporatiste, émerge comme la plus intrigante, son jeu oscillant entre rigueur et manipulation, toutefois son rôle demeure insuffisamment exploité pour porter à elle seule la tension narrative.
Dans une œuvre qui se veut proche des essais sur la société traitant de la manipulation et des privilèges, les personnages gagneraient à être davantage nuancés. Le refus de s’éloigner des carcans classiques des fictions psychologiques entraîne un effet de répétition, qui affaiblit le suspense. Cette faible renouvellement dans la caractérisation des protagonistes compromet la vitalité et l’intérêt nécessaires pour maintenir le spectateur accroché pendant toute la série, particulièrement dans les passages entre deux révélations.
La mise en scène entre science-fiction et drame social : un style visuel partagé
L’esthétique de Le Refuge des Milliardaires convoque une atmosphère presque futuriste. L’espace confiné du bunker, avec ses uniformes codés par couleur et son design épuré, rappelle les codes visuels des séries de science-fiction les plus maîtrisées. Mais là où cet environnement pourrait instaurer une tension immersive, il tend, au fil des épisodes, à devenir oppressant pour les mauvaises raisons, rendant l’atmosphère plus froide que captivante.
Dans cette optique, la série effleure un positionnement hybride, mêlant références visuelles propres aux romans français d’anticipation et clins d’œil aux drames modernes à suspense. Cette dualité fait écho aux efforts contemporains de la littérature contemporaine et des essais sur la société qui sondent les liens complexes entre technologie, pouvoir et condition humaine. Pourtant, cette hybridation ambitieuse ne parvient pas à pleinement s’épanouir.
Les séquences de tension, qui devraient accentuer l’atmosphère claustrophobe, tombent parfois dans le piège des tropes répétitifs. Ce déficit d’innovation dans la mise en scène affecte l’effet de surprise, un élément clé des livres à suspense réussis. La maîtrise visuelle se heurte donc à une écriture qui peine à renouveler son récit, illustrant un paradoxe entre un habillage très travaillé et un contenu narratif qui patine.

Le rythme et la structure narrative : un essoufflement progressif
La série, conçue pour huit épisodes d’environ une heure chacun, subit un étirement narratif qui nuit à sa cohérence et à son dynamisme. L’enchaînement des péripéties, bien qu’agrémenté de retournements, suit un déroulement répétitif qui manque de renouvellement et d’intensité progressive. Dans l’univers des fictions psychologiques et des lectures du moment, cette faiblesse se fait particulièrement sentir, où l’on attend des montées en puissance et des tensions palpables.
Les intrigues secondaires, parfois artificielles, parasitent l’audace initiale. La révélation majeure du premier épisode, qui scinde la série en deux parties avec un virage scénaristique fort, aurait pu être exploitée pour creuser en profondeur les implications morales et sociales. Au lieu de cela, l’écriture choisit un chemin plus classique, limitant l’impact dramatique et favorisant un suspense plus convenu.
Ce fléchissement du rythme illustre la difficulté à maintenir une cohérence sur une durée étendue, particulièrement dans le cadre exigeant d’un club de lecture ou d’une discussion autour des nouveautés livres. Un scénario qui peine à tenir ses promesses affaiblit la portée critique d’une œuvre qui ambitionnait de revisiter les normes du genre en mêlant thriller et drame social.



